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26.3.11


Pour Qui? Pour Quoi?
Rem Koolhaas



Cet article paru récemment sur The Funambulist m'a subitement fait pensé à ce texte de Koolhaas sur l'architecture : Pour qui? Pourquoi?

Existe-t-il d’autre profession qui, comme l’architecture, ces dix dernières années, ait conu simultanément des fortunes aussi contraires? D’un coté, parce qu’elle impose de plus en plus au monde des structures dont il n’a jamais voulu, elle devient extrêmement vulnérable et se trouve dans la position humiliante de l’amant qui énumère ses qualités à un partenaire qu’il n’intéresse plus. De l’autre, elle est une redécouverte - y-a-t-il un rapport - pour les architectes ! Redécouverte marqué par la naissance d’une avant garde qui souffre du décalage horaire, par la multiplication des conférences, des shows, des publications.. Autant de preuves d’un intérêt qui ne se traduit ni en résultats, en croyances ou en respect. Ce cirque n’est finalement qu’un feu éteint, stérile dans ses apports à la mythologie. Redécouverte qui ressemble à une théorie volontaire de groupes d’intoxiqués - «les architectes anonymes» - qui essaient de contrebalancer une blessure traumatisante et de retrouver leur assurance grâce aux incantations rituelles d’exemples passés.

Au même moment, en Europe, l’architecture est attaquée dans ses profondeurs par le jeu des forces politiques qui, dans un climat explosif, accordent et retirent leurs faveurs, promettent et refusent leur soutien, télescopent les délais au-delà des limites tolérables en fonction des changements de saisons politiques, imposent des contraintes financières grotesques, reformulent sans aucune gêne les déclarations d’intentions, font s’évanouir les décisions sans explications, tirent cruellement plaisir du simple fait d’abandonner un ouvrage au profit d’un expédient plus important qui demeure inexpliqué : l’Etat ressemble ainsi à quelque nature malveillante dont la météorologie ne connait que tempêtes, dépressions, averses..
Dans les pays où la «participation» est institutionnalisée et rationalisée par la loi, la position de l’architecte est pire encore : il est pris en sandwich entre les pouvoirs d’en haut et la «base» dans une situation où la dilution des responsabilités fait que personne n’est blâmé ni félicité. Les conséquences de la tactique ainsi délibérément imposé se retrouvent dans les moindres détails, mais y-a-t-il là quelque chose de nouveau cette excroissance, comme un échafaudage, disparaitra du bâtiment une fois terminé. Parfois, alors que nous passons près de notre opération à Amsterdam, nous reconnaissons ces ménagères, aujourd’hui encombrées de leurs achats, qui ont rejetés fermement ces détails architecturaux que nous avions imaginés baignés dans une aura de beauté sublime qui, malheureusement, n’exista jamais et nous découvrons des visions nouvelles sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle. Il est évident que dans le climat de cynisme omniprésent, il devient difficile de convaincre et d’être convaincant. Inhérente est à l’architecture l’euphorie bizarre et satisfaite qui contraste étrangement avec la rudesse du traitement subi par les architectes. La politesse exquise, les manifestations de la plus grande civilité parviennent à peine à masquer le fait qu’il n’y a pas de discours réels, que les débats sont histrioniques, les discussions rhétoriques, les combats avec mouches, les désaccords cosmétiques.
Au milieu d’un tel excès de bonnes manières, il est important de ne plus être «cool», de redevenir gauche, indigeste, passionné. Seule, la mise en avant acharnée des conditions horrifiantes dont est issue l’architecture actuelle - qui pourrait facilement prendre des dimensions de tragédies grecques - peut révéler le fait paradoxal qu’être architecte aujourd’hui c’est, quelle qu’en soit la valeur, être un héros. Un vrai courage est requis, celui de s’aliéner de son client, de fâcher son protecteur, de perde l’oreille des politicien : il est nécessaire à la mythologie de l’architecture. L’inconscient de notre culture doit être alimenté en marque d’héroïsme ou au moins en preuves que certaines choses essentielles existent, que seul un architecte est à même d’accomplir.


16.12.10

VB

(Visages Beat)

"On passait toute une nuit à parler à Old Bull Lee; pour le moment, disons seulement qu'il était professeur et on peut affirmer qu'il était parfaitement fondé à enseigner car il passait tout son temps à apprendre; et les choses qu'il apprenait étaient ce qu'il jugeait être et définissait comme les "faits de la vie", dont il s'instruisait non seulement sous l'empire de la nécessité mais parce que c'était son goût. Il avait trainé son long corps maigre par tout le territoire des Etats Unis et, en son temps, dans la majeure partie de l'Europe et de l'Afrique du Nord, simplement pour voit ce qu'il se passait; il avait épousé une comtesse russe blanche en Yougoslavie pour la faire échapper aux nazis des années trente; il y a des photos de lui où on le voit au milieu du gang international de la cocaïne des années 30, de types au chevelure extravagantes, appuyé les uns sur les autres; sur d'autres photos, il est coiffé d'un panama, contemplant les rues d'Algiers; il n'a jamais revu la comtesse blanche russe. Il a été dératiser à Chicago, tenancier de bar a New York, huissier a Newark. A Paris il a siégé aux tables de café, examinant le visage maussade des français qui passaient. A Athènes, il a observé de son ouzo ce qu'il appel les gens les pus laids du monde. A Istanbul, il s'est frayé un chemin dans la foule des opiomanes et des marchands de tapis, en quête de faits. Dans les hôtels anglais, il a lu Spengler et le marquis de Sade. A Chicago, il s'est proposé de dévaliser un bain turc, a hésité a peine deux minutes de trop tandis qu'il buvait un verre, a raflé seulement deux dollars et a été obligé de prendre le large. Toutes ces choses, il les avaient accomplies pour le seul intérêt de l'expérimentation. Maintenant pour finir, il étudiait la drogue. On le voyait désormais à la Nouvelle Orléans se glisser dans les rues en compagnie de types louches et fréquenter des bars interlopes."

Les livres de Kerouac, auteur majeur de la Beat generation sont bourrés de ces descriptions concernant les personnages réels qu'il a croisé sur la route durant ses road-trips. En découvrant récemment les photos d'Allen Ginsberg, des visages collent enfin sur ces figures qui traversent toutes ces aventures.



De Haut en bas
. Jack Kerouac , NY, 1957
. Sur la route, p.201. Jack Kerouac , NY, 1957
. Neil Cassidy (Dean Moriarty dans Sur la route ) & his girlfriend at that time, Detroit, 1955
. William Burroughs & Kerouac, Mortal combat, NY 1953
. Allen Ginsberg typing in his Kitchen, 1001 Montgomery Street SF, 1956
. Neil Cassidy & Ken Kessey on amphetamine, Bus trip Festival, 1964
. Morningside Heights, Hal Chase Jack Kerouac Allen Ginsberg William Burroughs, NY, 1944

14.12.10

AJ

(Auto Junkyard)
"Je pense maintenant aux autres accidents que nous nous décrivions, aux morts absurdes des blessés, des mutilés et des traumatisés.
Je pense aux accidents de psychopathes, accidents peu plausibles, accomplis dans le dégoût de soi et le ressentiment; méchantes collisions multiples mises au point dans des voitures volées, sur l'autoroute du soir, entre employés de bureau fatigués.
Je pense aux accidents insensés de ménagères neurasthéniques rentrant de l'institut prophylactique et se jetant sur des voitures garées dans des rues de banlieue.
Je pense aux accidents de schizophrènes excités heurtant de front des camionnettes de blanchisserie venant juste de caler dans une rue à sens unique, à ceux de maniaques dépressifs broyés lors d'inutiles demi-tours sur les bretelles d'accès aux autoroutes, à ceux de paranoïaques malchanceux percutant un mur de brique au bout d'une impasse signalée, à ceux de bonnes d'enfants sadiques décapitées dans leurs voitures retournées sur de complexes échangeurs, à ceux de gérantes de supermarché lesbiennes brûlées vives dans la carcasse défoncée de leurs mini-voitures sous le regard stoïque de pompiers d'âge mûr, à ceux d'enfants autistes écrasés lors de collisions par l'arrière (leur regard moins meurtri dans la mort), à ceux de débiles mentaux prisonniers de leur autocar et coulant dans un canal le long d'une route, au coeur d'une zone industrielle".


text. James Graham Ballard, Crash!
Pics. Walker Evans, The Auto Junkyard
Si vous souhaiter en lire plus sur l'automobile, vous pouvez jeter un oeil ici

12.12.10

WU

(White U)

A house for sister Nobuko and her small daughters Sachiko and Fumiko


There are houses that play host to many stories during their lifetime. These houses host generations of residents, and their uses and habits consequently change over time. Other houses, however, have a history that is dominated by and adapted to a single family and its fate.

Occasionally, a house endures for less than the lifetime of its first owners, wether due to natural disasters, war or some other cause, and such houses usually conceal stories that need to be told.

In 1976, Toyo Ito was a young architect in Tokyo. He had grown up professionally among the most famous and sophisticated Japanese architects ( Kiyonori Kikutake, Togo Murano, Arata Isozaki, etc) and had created a few promising works. By that time he had already opened a small professional studio in his own name, and in that year his sister gave him a task: to build a little house on a small piece of land next to their parents' old home.

For the young architect, the assignment would have probably presented another opportunity to test his abilities in the difficult task of designing a family home had it not arisen from a personal tragedy : his sister Nobuko and her two small daughters (Sachiko and Fumiko) had just lost their husband and father to cancer.


In the wake of this event, Nobuko and her daughters were anxious to leave their luxury apartment in a Tokyo tower block with its views over the city. They were looking for somewhere they could find refuge; they needed a place where they could be together and feel safe - a protected and introverted place in which to regain their strength.

The White U's history began in this way, with its client's desire to "be as close to the land as possible" and to have an "L-shaped" plan that would allow her and her daughters to always be able to look at each other, perhaps through a garden. The house was also born from the way in which a young architect tried to meet these demands: he accepted them entirely, without discussion or mediation. While a sense of discretion often prevails in these cases, and the architect makes an attempt to tone down the client's requests (especially when linked to intimate and private emotions), in this case any notion of "distance", which is often what gives the architect a sense of authority, was entirely absent.


The White U thus had its origins in a space forged out of urgent, symbolic need, a condition to which the architectural response was not the logical composition of functional spaces (the kitchen, the bedroom, the sitting room) but rather the invention of a singular spatial concept: a cold, introverted yet rooted place - a niche-like home capable of protecting the solitude of a family enveloped in the mourning process.


Almost twenty years later, after having become an internationally renowned architect, Toyo Ito decided to tell the White U's very particular story, talking about the first sketches he produced on the drawing table, the tension that existed between the house's interior, which was conceived as an underground, labyrinth-like "tube", and the central, geometric empty space of the exterior, and the gradual creation of the small, cave-like area that enclosed a central patio, which became a kind of suspended space around which the family could gather instead of a garden. Ito has talked about the building process, during which, "every day toward midday", he would observe the builders at work, and about the ways in which he designed the movement of light and shade in the two white corridors and the fading of the sun in the communal space. He has recounted how this isolated, centripetal and introspective structure grew under the watchful eyes of the two siblings, who saw a small, elegant house take form, a horseshoe shape in exposed concrete with a roof that gently sloped down towards an internal patio and clear interiors cut by shafts of geometric light streaming in through skylights.


But Toyo Ito's story, unlike those usually told in architectural accounts, does not stop here. Ito also tells us how in the year after it was finished, the White U came under heavy criticism, and how some critics saw it as a Corbusian departure from the sophistication of traditional Japanese minimalism. He also recounts how this small, celebrated architectural creation was destroyed (definitively) well before its time, just twenty years after its construction. The mother and daughters who had desired and shaped it would also be the ones who decided on its end: one by one, they had left the house, which had "become like a tomb". The first to leave was the eldest daughter Sachiko. Later her mother left, and then the youngest daughter Fumoki moved out.


This was not, however, simply the gradual abandonment of a house. It was the liberating destruction of a space whose occupancy by someone else they could not contemplate: it was the disintegration of a place that symbolized for them the idea of an intimate and radical loss. The end of a particular period in the life of this family implied the abandonment of the architectural form that, for them, represented the transcription of that period in spatial terms.


Ito's story ends with a lucid examination of the fragility of this small and famous work . As he watched it being destroyed, he felt the forces of the metropolis penetrate the small area, where only fragmented of bricks and mortar remained. Ito understood that it had been, above all, an excess of architecture which had led to the death of this place. "Every house", he says, "is born from a dualism between the demand for a deeper form of life, a virtual demand that is often unconscious, and the possibility of staying open to the everyday dynamics of the family and its social rules". Architects need to be able to respond to both these needs, to give space to the symbolic dimension, to that sense on an "other house", as well as to allow the space to adapt itself to the vicissitudes and chances events of our lives. Architects should not try to determine these events or close off the possibility of change. "But the White U", Ito concludes, "ignored this dualism. It only tried to respond to the first questions or needs". These house was overly rigorous, and its originality, too fragile.


Vous retrouverez cet article de Stefano Boeri dans le numéro 0 de San Rocco, qui sort en France ce mercredi 15 décembre. Il y a pour cette occasion une soirée de lancement publique à la librairie du Palais de Tokyo. Pour plus d'informations vous pouvez consulter la page facebook de l'évènement ici.


17.11.10

BB

(Back to Basics)


C'est en octobre 2008, par une pluvieuse après midi d'automne à la biennale de Venise, qu'à été prononcé le décès aussi subi subi qu'inattendu d'une génération complète d'architectes-stars, celle des années 2000. Cette déclaration orale, revendiquée par une série d'étudiants bruxellois en visite à la grande messe bisannuelle de l'architecture m'a laissé doublement pantois : d'admiration devant la lucidité d'un tel jugement malgré leur jeune âge et d'horreur devant une situation que je n'avais pas anticipé; celle de faire partie, subitement, de ceux qui les avaient vécues, ces dites années de star-système florissant. Cet enterrement expéditif fut suivi, quelques mètres plus loin, d'une exhumation tout aussi improbable: celle de l'exposition Roma Interrota, initialement montée en 1978 sous la tutelle de Colin Rowe. Avant sa réhabilitation vénitienne, l'exposition avait été montrée à New York, Mexico, Londres, Toronto, Zurich, Bilbao, São Paulo, Paris et Barcelone; il y à 30 ans.
L'histoire de l'architecture articule une succession de moments culturels. Par ce texte, je vais essayer de sonder le moment présent et d'identifier les mécanismes à l'œuvre dans cette variation supplémentaire de la partition architecturale autant que son interprétation. Il est temps d'interroger un double choc générationnel : d'une part, celui constitué par la production architecturale émergeant actuellement, celle de notre génération; et d'autre part, celui issu de la fascination des jeunes diplômés pour des modèles encore récemment enfouis. C'est avec ce triple regard de commentateur culturel, d'enseignant et d'architecte praticien que je m'efforcerai de dégager quelques pistes de réflexion.

Revenons à Venise. Pourquoi, au fond, cette exposition Roma Interrotta a-t-elle eu un impact aussi considérable sur les étudiants, en lieu et place de ce qui aurait pu être attendu, à savoir la constellation d'objets labélisés sagement alignés dans la Corderie de l'Arsenal? Serait-ce dû au sentiment tenace qui, à la fin du parcours présentant les "architectes actuels", renvoyait à la sensation communément partagée d'une fin d'après midi chez Ikéa, lorsque écœuré, on ne peut plus voir un seul de ces divans, tables chaises ou armoires? Au-delà de la simple provocation, force est de constater que les objets disposés dans les rangées du célèbre magasin suédois et ceux exposés à la biennale partagent quelque chose en commun : leur statut d'objets soigné et proposé au regard. Par le biais d'un processus progressif de réification, les architectes ont produit depuis dix ans des objets clos, accompagnés dans leur médiatisation par autant d'images finies. Suivant l'idée de la locution anglaise "What you see is what you get", les projets d'architecture autant que les véhicules de leur communication se sont progressivement externalisés, à la pensée pour s'inscrire dans le réseau marchand d'une promotion appuyée sur la compréhension immédiate, à l'inverse de principes fondés sur le développement de logiques internes et la recherche d'interrogations conceptuelles. Je suis dès lors tenté d'émettre l'hypothèse suivante concernant la magie exercée par l'exposition Roma Interrotta; indépendamment d'une certaine nostalgie face aux plans tracés à l'encre sur papier calque et leur présentation en cadres évoquant l'univers feutré des galeries d'un autre temps, les projets possèdent, chacun et surtout par leur ensemble , un caractère qui renvoie à deux choses essentielles: le degré zéro de la question architecturale, présence et manifestation de l'espace au-delà du signe; la fiction spéculative, dimension poétique d'une univers conceptuellement élaboré, dont l'abstraction laisse cependant place l'interprétation et à l'imagination.

Une décennie après l'avènement des Paperless Studios dans les écoles d'architecture à travers le monde, on voit à présent réapparaitre des projets d’Architecture sur Papier, dans la lignée des expérimentations poétiques et pédagogiques de Jonh Hejduk à la Cooper Union. L'architecture objectivée, définie par interposition de paramètres externalisés, se cherche un deuxième souffle qui puisse légitimer tant d'efforts. Aldo Rossi et son idée de la critique par la pratique architecturale sont réactualisés par l'intermédiaire de projets sur les villes. Les indices d'un retour à la discipline sont évidents. Des tiroirs de l'histoire, celui qui contient l'héritage est à nouveau ouvert et l'ouvrage de la modernité remis sur le métier. En réaction à une décennie d'invention architecturale à tout prix caractérisée par la production d'objets phares ou résumée à une approche programmatique se manifestent des recherches liées à la spatialité comme base architecturale, tant d'un point de vue phénoménologique (les contours de l'espace, sa matérialisation..) qu'au niveau des dispositifs qui permettent de le révéler, le rendre lisible et intelligible. Anti-objet et anti-image, la question de l'espace est à nouveau au centre du débat. Et, coïncidence ou probablement pas, les architectes ne sont pas les seuls à réviser les fondamentaux de la perception, de la modernité et de l'héritage - je pense aux travaux des artistes Dominique Gonzales-Foerster et Tom Sachs par exemple.

La réplique en cours actuellement dans le domaine architectural, qui consiste à envisager de nouveau les questions d'espace à réévaluer la capacité performative de l'héritage et proposer un temps d'arrêt dans la course à l'iconographie est salutaire ; d'une part parce qu'elle est réflexive et d'autre part parce qu'elle marque le signe d'une volonté d'opérer sur le réel. Celui la même qui reconnait les formes de la complexité - à l'inverse de complications fabriquées de toutes pièces - et suggère d'y intervenir avec simplicité et évidence - en contre-pied d'une attitude simpliste. Étrangement, et ce dans l'idée d'une figure impossible, le moment actuel n'existe que parce qu'il se réclame d'une intemporalité absolue alors même qu'il ne peut être que temporaire, au risque sinon de verser dans la nostalgie, le rigorisme fermé et la posture réactionnaire. Une transition plus qu'une finalité. C'est probablement dans l'après Back to Basics que nous pourrons identifier la pertinence et la portée réelle du temps présent, au travers de sa capacité à continuer de produire une pensée critique en mouvement.

Texte / Cédric Libert
Pics /Paul Mouchet, BigBoxness

extraits du dernier numéro de Face B - Back To Basics


30.9.10

MC

(Monument Continu)


Alors que faire en ce week-end pluvieux ? Is shopping the only way out of the rain ? Que faire quand le shopping mall a absorbé toute expérience, quand il est devenu The ultimate experience? A trop fréquenter son espace commercial, je finis par me demander si Singapour est autre chose qu’une surface minérale sur laquelle on déambule un peu hagard, un gobelet publicitaire en carton à la main en tétant un soda, 110Kcal, 28g de glucides, I’m Lovin’it, en attendant lundi. SMS, Save My Soul.

Laisse-moi rêver, Singapour, pendant que je commence à douter de mon propre reflet dans tes vitrines. De quoi les espaces incroyables de tes shopping malls, de tes integrated resorts sont-ils les musées ? Ces millions de mètres carrés de sols recouverts par des passerelles, des ascenseurs, des galeries souterraines, des escalators, jusqu’au métro, jusqu’à l’aéroport qui les interconnecte encore, sans que jamais mon pied ne foule le vrai sol, sans interrompre une seule fois le rythme régulier du roulement de ma valise sur les joints du dallage, aux millions de mètres carrés du même dallage, de Kuala Lumpur à Honk Kong, à Paris, à New York, London, Tokyo…Est-ce ça le monument continu ? Une vraie expérience, comme nous promettent les slogans, mais peut être une expérience qui n’a plus rien à me vendre, parce que j’ai déjà tout acheté ?

Partir vers de nouvelles destinations, de nouveaux lifestyles, dans le réseau global des villes artificielles sécurisées dont Singapour est la première des portes. Fuir l’instabilité mondialisée et trouver refuge dans ces oasis de paix social et économique adossée aux actifs immobiliers. Passer, comme les jeunes professionnels urbains singapourien au stade Dubai, Together to Ease Your Life, Doha, Experience Qatar, Brunei, Excellent Leadership and Good Gouvernance for Nationale Prosperity and Stability… du capitalisme.
Expérience et destination. On est toujours dans le far west de quelqu’un. Tous ces flux qui parcourent la planète sans répit. Aller, retour, aller, retour..Se déplace-t-on encore pour partir à la rencontre d’un autre ou d’un ailleurs réel ? Ou seulement en quête de lifestyle experience dans les shoppings malls et les integrated resorts toujours plus ultimate ? Le shopping comme horizon culturel. Le real Estate comme horizon idéologique. L’art comme solution d’interstice. 33.33% finance, 33.33% béton, 33.33% communication. Il reste 0.01% pour tes idées l’architecte. C’est déjà pas mal, non ?

et en bonus, Nouveau Prolétariat à lire ici

issu de l'article de Francois Decoster, Toyo Ito, Vivocity, Singapour in Frog/Numero9 2010

18.9.10


Ne ( presque ) rien faire est ( presque ) très bien
Guy Debord, John Cage & Rem Koolhaas




Quelques domaines sont motivés principalement par le maximalisme, l’architecture en fait parti, se distinguant par son besoin infini de prouver. Le succès dépend du contenu du portfolio, de la taille du projet, du prestige du client, du déluge de publicité et, de la narcissique, compulsive et théâtrale personnalité de l’architecte, pour qui tout n’est jamais assez. L’ambition débridée est la marque de fabrique des prestigieuses agences et écoles d’architecture, ou « rentrer à la maison » est considéré comme renoncer. Pour n’importe qui espérant échapper la corvée de répondre basiquement à la demande programmatique du client, dormir en dessous son bureau est parfaitement normal. Pour devenir un architecte pensant, créatif il ne suffit pas seulement d’être capable de faire n’importe quoi, il faut aussi le faire. Travail, travail, travail, c’est le mot d’ordre.

Face à ce déluge d’énergie, plus rien ne doit être laissé au hasard, l’architecte tente de tout contrôler et ce qui compte est de poser un univers total.. Tout doit être complètement travaillé, ne laissant ni questions ouvertes, ni le moindre trou non rempli. Basé sur une totale refonte, l'architecture tente une retouche de la réalité plutôt que l’addition de subtiles touches. Elle veut toujours des stratégies, alors que les tactiques sont souvent de meilleures solutions.

Pour une grande partie de l’architecture contemporaine, le dossier de concours semble représenter la condition unique. Il est vu comme un cadre de travail qui défini autoritairement là ou le projet doit aller, c’est la mission qu’il faut remplir sans questionner la mission plus que cela. En adoptant cette relation au programme, l’architecture se met fatalement au dépend de sa qualité. Si le programme est maladroitement défini, ce qui est souvent le cas avec les compétitions, alors la réponse architecturale à la question posée ne peut pas être beaucoup plus intelligente. Le programme n’est pas une donnée ultime, mais un matériel visant à être traité, réfléchi, testé, questionné et si nécessaire, redéfini.

Cet acte de réinterroger la question peut causer aux architectes une variété de conclusions radicales. Une d’entre elle peut être de rejeter le projet.
Il y a par exemple ce fameux épisode concernant l’architecte Cédric Price et le couple marié qui lui ont demandé de construire une maison. Lorsqu’ils ont commencé à expliquer ce qu’ils désiraient, ils ont eu une dispute, marquant évidemment leurs différents désirs et concepts à propos de la maison. Finalement Price les a interrompu, et leur a dit que ce dont ils avaient besoin n’étaient pas d’un architecte, mais d’un avocat, et a rejeté la commande. Même si Price n’a pas fait le projet, il n’a pas clairement rien fait. Il a fait une proposition dans l’urgence concernant ses clients pour les mettre devant le fait que le vrai problème n’était pas de construire une maison, mais de reconstruire leur relation. Ce qui est un refus constructif.


C’est aussi le cas quand le projet refuse de se matérialiser en tant qu’œuvre, comme la fameuse composition de John Cage appelé 4’33’ qui consiste en un pianiste assis au piano et ne jouant pas pendant exactement 4 minutes 33 secondes. Ce n’est évidemment pas rien, et cela devient un scénario vraiment dense. Le public commence à se demander ce qu’il se passe et pourquoi le musicien ne commence pas à jouer. Pour compenser l’insupportable silence, les spectateurs commencent à émettre des bruits furtifs, raclant leurs gorge, gesticulant nerveusement.. C’est seulement quand le musicien se lève et quitte la scène que l’auditorium réalise soudainement que la performance pour laquelle il était venu et qu’il attendait impatiemment venaient de se terminer.

Ce qu’il aurait pu apparaître au premier moment comme une annihilation de la musique prouve bientôt le contraire. En l’empêchant la musique de jouer, Cage donne la possibilité a l’audience d’écouter le son du silence, et par conséquent, dans la même voie que Beuys élargit la notion du travail de l’art, il élargit radicalement la notion de la musique en éliminant la distinction entre le son et le bruit. La suspension d’une action qui est attendu peut induire quelque chose substantiel à produire. Il pourrait être intéressant que l’architecture puisse se réserver ce droit de prendre d’avantage cette forme d’action inversé.



Textes .
L'abolition du travail en tant qu'aliénation et activité séparée de la vie qui va, Guy Debord
Doing (almost) nothing is (almost) all right, Ole Bouman
Reprogramming architecture, Ilka&Andreas Ruby
Bigness, Rem Koolhass



10.5.10


La ville à travers les Images




Sans ambitions exhaustives ou historiques préalables, la Ville à travers les Images se consacre aux photographes, cinéastes, peintres dont certains travaux ne glissent pas simplement sur la surface neutre du studium, mais impressionnent nos rétines par la force de leur punctum.

Studium et Punctum sont deux notions que Roland Barthes utilise et redéfinit dans son ouvrage La chambre Claire, analyse intime sur la photographie :
« Beaucoup de photos sont, hélas, inertes sous mon regard. Mais même parmi celles qui ont quelque existence à mes yeux, la plupart ne provoquent en moi qu’un intérêt général, et si l’on peut dire, poli : en elles, aucun punctum ; elles me plaisent ou me déplaisent sans me poindre : elles sont investis du seul studium. Le studium, c’est le champ très vaste du désir nonchalant, de l’intérêt divers, du goût inconséquent : j’aime/je n’aime pas, I like/Idon’t. Le studium est de l’ordre du to like, et non du to love ; il mobilise un demi désir, un demi vouloir ; c’est la même sorte d’intérêt, vague lisse, irresponsable, qu’on a pour des gens, des spectacles, des vêtements, des livres, qu’on trouve bien.
Le second élément vient casser (ou scander) le studium. Cette fois ce n’est pas moi qui vais le chercher (comme j’investis de ma conscience souveraine le champ du studium) c’est lui qui part de la scène, comme une flèche, et viens me percer. Un mot existe en latin pour désigner cette blessure, cette piqûre, cette marque faite par un instrument pointu : ce mot m’irait d’autant mieux qu’il renvoie aussi à l’idée d’une ponctuation et que les photos dont je parle sont en effet comme ponctuées, parfois même mouchetées, de ces points sensibles ; précisément, ces marques, ces blessures, sont des points. Ce second élément qui vient déranger le studium je l’appellerai punctum ; car punctum c’est aussi : piqûre, petit trou, petit tâche, petite coupure et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo c’est ce hasard qui, en elle me point (mais aussi me meurtrit, me poigne) "

Ce nouveau libellé permettra donc d’apporter des regards éclectiques sur la ville, à travers les images et les écrits des auteurs sur leurs travaux.

20.1.10


Saveur Barthes
Roland Barthes



L'émission les Nouveaux chemins de la connaissance sur France Culture est cette semaine consacré à Barthes. Les trois premiers podcasts sont à consulter ici.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore tout à fait cet être acerbe, anti-positiviste notoire, férocement anti-bourgeois mais génialement lucide dans l'analyse du monde contemporain, il y a un parcours pédagogique préparé par le Centre Pompidou

Et pour approfondir votre connaissance de l'œuvre et de la pensée de Barthes vous trouverez ici les retranscriptions sonores des cours Comment vivre ensemble et Le neutre qu'il donna au collège de France entre 1977 et 1980.

17.1.10

BEAUTE MALEFIQUE
Rem Koolhaas




Imaginer le néant

Où il n’y a rien, rien n’est possible. Où il y a architecture, rien (d’autre) n’est possible. Qui n’éprouve pas une intense nostalgie à l’égard de ceux qui pouvaient – il y à moins de 15 ans encore – avec un simple crayon rouge, condamner – ou était-ce libérer, après tout – des quartiers entiers de désespoir urbain, changer des destinées, spéculer sérieusement sur le futur à l’aide de diagrammes totalement absurdes, conduire leur public à l’extase avec les gribouillis qu’ils laissent sur le tableau noir des salles de conférences, manipuler les hommes politiques à coup de statistiques féroces… le nœud papillon seul signe extérieur de folie.. Époque où il y avait encore des penseurs ? C'est-à-dire nostalgie pour tous ces historions qui comme des clowns – pathétiques et courageux – sautent de falaise en falaise, battant de leurs ailes inutiles mais ressentant au moins le plaisir de la spéculation pure en chute libre. Une telle nostalgie n’est peut être pas due simplement à la recherche de l’autorité perdue de la profession architecturale – il semble difficile que l’architecture à perdu de son autorité depuis leur disparition – mais plutôt à la recherche d’une autorité sans autoritarisme. Il y a une certaine ironie dans le fait, qu’en architecture, « mai 68 » s’est traduit par encore plus d’architecture ; plus de trottoirs, moins de plages, bien que de nombreuses activités souhaitables se déroulent indépendamment de l’architecture. L’acharnement des architectes – forme de myopie qui les a conduit à croire que l’architecture est non seulement le véhicule de tout ce qui est bon, mais aussi l’explication de tout ce qui est mauvais – est peut être autre chose qu’une déformation professionnelle et plutôt une réaction envers tout ce qui est le contraire de l’architecture : l’horreur instinctive du vide, la peur le néant.

Il est tragique que les urbanistes ne puissent que planifier et le architectes dessiner des architectures ultérieures. Et bien plus important que le design des cités est – et le sera plus encore dans le futur immédiat – celui de leur décomposition. Seul un procédé révolutionnaire d’effacement et d’établissement de « zones » de liberté, Nevada conceptuel où toutes les lois de l’architecture sont suspendues, permettront-ils de mettre fin aux tortures inhérentes à la vie urbaine – la frcition entre le programme et ses entraves. Si le terril de l’Histoire s’est récemment enrichi de débris dont la laideur stylistique cache le contenur réel, l’exploration et l’exploration du néant expliqueraient une tradition cachée. Toute la horde balbutiante des éléments pensants de la contre culture anglo-saxonne des années 1960 – toutes les bulles, les dômes, les mousses, les oiseux d’Archigram – (comme il serait amer d’être redécouvert au moment où l’amnésie s’empare de votre propre performance) – le courage philistin de Price. Imginer le néant c’est : Pompeï, cité construite avec un nombre absolu de murs et de toits, la grille de Manhattan, « là » un siècle avant qu’il y ait un là ; Central Park, vide qui a provoqué les falaises qui l’entourent maintenant ; Broadacre City, le Guggenheim, Hilberseimer, « Mid West » - avec ses vastes pleines d’architecture zéro – c’est le mur de Berlin. C’est à travers tout ces exemples, la révélation que ce vide, le vide de la Métropole, n’est pas vide, que chaque vide peut être utilisé pour ces programmes dont l’insertion dans le tissu existant représente un accomplissement digne de Procuste, et qui conduit à la double mutilation de l’activité et du tissu
.

Rem Koolhaas, 1985


et en bonus une séquence choisi de La jetée

21.8.09

IV

(L'Insurrection qui Vint)

Rien de neuf ici, seulement une petite année de retard, et un post qui surfe sur la vague ultra-gauche, déjà largement médiatisé, mais ne sait-on jamais.


"Il n’y a pas de «catastrophe environnementale». Il y a cette catastrophe qu’est l’environnement. L’environnement, c’est ce qu’il reste à l’homme quand il a tout perdu. Ceux qui habitent un quartier, une rue, un vallon, une guerre, un atelier, n’ont pas d’« environnement », ils évoluent dans un monde peuplé de présences, de dangers, d’amis, d’ennemis, de points de vie et de points de mort, de toutes sortes d’êtres. Ce monde a sa consistance, qui varie avec l’intensité et la qualité des liens qui nous attachent à tous ces êtres, à tous ces lieux. Il n’y a que nous, enfants de la dépossession finale, exilés de la dernière heure – qui viennent au monde dans des cubes de béton, cueillent des fruits dans les supermarchés et guettent l’écho du monde à la télé– pour avoir un environnement. Il n’y a que nous pour assister à notre propre anéantissement comme s’il s’agissait d’un simple changement d’atmosphère. Pour s’indigner des dernières avancées du désastre, et en dresser patiemment l’encyclopédie. Ce qui s’est figé en un environnement, c’est un rapport au monde fondé sur la gestion, c’est-à-dire sur l’étrangeté. Un rapport au monde tel que nous ne sommes pas faits aussi bien du bruissement des arbres, des odeurs de friture de l’immeuble, du ruissellement de l’eau, du brouhaha des cours d’école ou de la moiteur des soirs d’été, un rapport au monde tel qu’il y a moi et mon environnement, qui m’entoure sans jamais me constituer. Nous sommes devenus voisins dans une réunion de copropriété planétaire. On n’imagine guère plus complet enfer. La situation est la suivante: on a employé nos pères à détruire ce monde, on voudrait maintenant nous faire travailler à sa reconstruction et que celle-ci soit, pour comble, rentable. L’excitation morbide qui anime désormais journalistes et publicitaires à chaque nouvelle preuve du réchauffement climatique dévoile le sourire d’acier du nouveau capitalisme vert, celui qui s’annonçait depuis les années 1970, que l’on attendait au tournant et qui ne venait pas. Eh bien, le voilà ! L’écologie, c’est lui ! Les solutions alternatives, c’est encore lui ! Le salut de la planète, c’est toujours lui ! Plus aucun doute : le fond de l’air est vert ; l’environnement sera le pivot de l’économie politique du XXIe siècle. À chaque poussée de catastrophisme correspond désormais une volée de « solutions industrielles ». C’est que l’environnement a ce mérite incomparable d’être, nous dit-on, le premier problème global qui se pose à l’humanité. Un problème global, c’est-à-dire un problème dont seuls ceux qui sont organisés globalement peuvent détenir la solution. Et ceux-là, on les connaît. Ce sont les groupes qui depuis près d’un siècle sont à l’avant-garde du désastre et comptent bien le rester, au prix minime d’un changement de logo.
L’écologie n’est pas seulement la logique de l’économie totale, c’est aussi la nouvelle morale du Capital. L’état de crise interne du système et la rigueur de la sélection en cours sont tels qu’il faut à nouveau un critère au nom duquel opérer de pareils tris. L’idée de vertu n’a jamais été, d’époque en époque, qu’une invention du vice. On ne pourrait, sans l’écologie, justifier l’existence dès aujourd’hui de deux filières d’alimentation, l’une « saine et biologique» pour les riches et leurs petits, l’autre notoirement toxique pour la plèbe et ses rejetons promis à l’obésité. L’hyper-bourgeoisie planétaire ne saurait faire passer pour respectable son train de vie si ses derniers caprices n’étaient pas scrupuleusement « respectueux de l’environnement ». Sans l’écologie, rien n’aurait encore assez d’autorité pour faire taire toute objection aux progrès exorbitants du contrôle. Traçabilité, transparence, certification, éco-taxes, excellence environnementale, police de l’eau laissent augurer de l’état d’exception écologique qui s’annonce. Tout est permis à un pouvoir qui s’autorise de la Nature, de la santé et du bien-être. «Une fois que la nouvelle culture économique et comportementale sera passée dans les moeurs, les mesures coercitives tomberont sans doute d’elles-mêmes. » Il faut tout le ridicule aplomb d’un aventurier de plateau télé pour soutenir une perspective aussi glaçante et nous appeler dans un même temps à avoir suffisamment «mal à la planète» pour nous mobiliser et à rester suffisamment anesthésiés pour assister à tout cela avec retenue et civilité. Le nouvel ascétisme bio est le contrôle de soi qui est requis de tous pour négocier l’opération de sauvetage à quoi le système s’est lui-même acculé. C’est au nom de l’écologie qu’il faudra désormais se serrer la ceinture, comme hier au nom de l’économie."

Comité invisible, L'insurrection qui vient

à télécharger ici

12.8.09


L'Amour Existe 
Maurice Pialat



Longtemps j’ai habité la banlieue. Mon premier souvenir est un souvenir de banlieue. Aux confins de ma mémoire, un train de banlieue passe, comme dans un film. La mémoire et les films se remplissent d’objets qu’on ne pourra plus jamais appréhender.

Longuement j’ai habité ce quartier de Courbevoie. Les bombes démolirent les vieilles maisons, mais l’église épargnée fut ainsi dégagée. Je troque une victime contre ces pierres consacrées ; c’était un camarade d’école ; nous chantions dans la classe proche : « Mourir pour la patrie », « Un jour de gloire vaut cent ans de vie ».

Les cartes de géographie Vidal de Lablache éveillaient le désir des voyages lointains, mais entretenaient surtout leur illusion au sein même de nos paysages pauvres.

Un regard encore pur peut lire sans amertume ici où le mâchefer la poussière et la rouille sont comme un affleurement des couches géologiques profondes.

Palais, Palace, Eden, Magic, Lux, Kursaal… La plus belle nuit de la semaine naissait le jeudi après-midi. Entassés au premier rang, les meilleures places, les garçons et les filles acquittent pour quelques sous un règne de deux heures.

Parce que les donjons des Grands Moulins de Pantin sont un « Burg » dessiné par Hugo, le verre commun entassé au bord du canal de l’Ourcq scintille mieux que les pierreries.

A quinze ans, ce n’est rien de dépasser à vélo un trotteur à l’entraînement. Le vent d’hiver coupait le polygone du Bois de Vincennes ; moins sévère que le vent de l’hiver à venir qui verrait les Panzers répéter sur le terrain.

Promenades, premiers flirts au bord de la Marne, ombres sombres et bals muets, pas de danse pour les filles, les guinguettes fermeraient leurs volets. Les baignades de la Marne, Eldorado d’hier, vieillies, muettes et rares dorment devant la boue.

Soudain les rues sont lentes et silencieuses. Où seront les guinguettes, les fritures de Suresnes ? Paris ne s’accordera plus aux airs d’accordéon.


La banlieue entière s’est figée dans le décor préféré du film français. A Montreuil, le studio de Méliès est démoli. Ainsi merveilles et plaisirs s’en vont, sans bruit

« La banlieue triste qui s’ennuie, défile grise sous la pluie » chantait Piaf. La banlieue triste qui s’ennuie, défile grise sous la pluie. L’ennui est le principal agent d’érosion des paysages pauvres.

Les châteaux de l’enfance s’éloignent, des adultes reviennent dans la cour de leur école, comme à la récréation, puis des trains les emportent.

La banlieue grandit pour se morceler en petits terrains. La grande banlieue est la terre élue du P’tit pavillon. C’est la folie des p’titesses. Ma p’tite maison, mon p’tit jardin, mon p’tit boulot, une bonne p’tite vie bien tranquille.

Vie passée à attendre la paye. Vie pesée en heures de travail. Vie riche en heures supplémentaires. Vie pensée en termes d’assistance, de sécurité, de retraite, d’assurance. Vivants qui achètent tout au prix de détail et qui se vendent, eux, au prix de gros.

On vit dans la cuisine, c’est la plus petite pièce. En dehors des festivités, la salle à manger n’ouvre ses portes qu’aux heures du ménage. C’est la plus grande pièce : on y garde précieusement les choses précieuses.

Vies dont le futur a déjà un passé et le présent un éternel goût d’attente.

Le pavillon de banlieue peut être une expression mineure du manque d’hospitalité et de générosité du Français. Menacé il disparaîtra.

Pour être sourde la lutte n’en est pas pour autant silencieuse. Les téméraires construisent jusqu’aux avants-postes.

L’agglomération parisienne est la plus pauvre du mon-de en espaces verts. Cependant la destruction systémati-que des parcs an-ciens n’est pas achevée. Massacre au gré des spéculations qui sert la mode de la ré-sidence de faux luxe, cautionnée par des arbres centenaires.

Voici venu le temps des casernes civiles. Univers concentrationnaire payable à tempérament. Urbanisme pensé en termes de voirie. Matériaux pauvres dégradés avant la fin des travaux.

Le paysage étant généralement ingrat. On va jusqu’à supprimer les fenêtres puisqu’il n’y a rien à voir.

Les entrepreneurs entretiennent la nostalgie des travaux effectués pour le compte de l’organisation Todt.

Parachèvement de la ségrégation des classes. Introduc-tion de la ségrégation des âges : parents de même âge ayant le même nombre d’enfants du même âge. On ne choisit pas, on est choisi.

Enfants sages comme des images que les éducateurs désirent. Jeux troubles dans les caves démesurées. Contraintes des jeux préfabriqués ou évasion ? Quels seront leurs souvenirs ?

Le bonheur sera décidé dans les bureaux d’études. La ceinture rouge sera peinte en rose. Qui répète aujourd’hui du peuple français qu’il est indiscipliné. Toute une classe conditionnée de copropriétaires est prête à la relève. Classe qui fait les bonnes élections. Culture en toc dans construction en toc. De plus en plus la publicité prévaut contre la réalité.

Ils existent à trois kilomètres des Champs-Élysées. Constructions légères de planches et de cartons goudronnés qui s’enflamment très facilement. Des ustensiles à pétrole servent à la cuisine et à l’éclairage.

Nombre de microbes respirés dans un mètre cube d’air par une vendeuse de grands magasins : 4 millions

Nombre de frappes tapées dans une année par une dactylo : 15 millions

Déficit en terrain de jeux, en terrain de sport :75%

Déficit en jardin d’enfant : 99%

Nombre de lycées dans les communes de la Seine : 9. Dans Paris : 29

Fils d’ouvriers à l’Université : 3%. A l’Université de Paris : 1,5%

Fils d’ouvriers à l’école de médecine : 0,9%.

A la Faculté de lettres : 0,2%

Théâtre en-dehors de Paris : 0. Salle de concert : 0


La moitié de l’année, les heures de liberté sont dans la nuit. Mais tous les matins, c’est la hantise du retard.

Départ à la nuit noire. Course jusqu’à la station. Trajet aveugle et chaotique au sein d’une foule serrée et moite. Plongée dans le métro tiède. Interminable couloir de correspondance. Portillon automatique. Entassement dans les wagons surchargés. Second trajet en autobus. Le travail est une délivrance. Le soir, on remet ça : deux heures, trois heures, quatre heures de trajet chaque jour.

Cette eau grise ne remue que les matins et les soirs. Le gros de la troupe au front du travail, l’arrière tient. Le pays à ses heures de marée basse.


L’autobus, millionnaire en kilomètres, et le travailleur, millionnaire en geste de travail, se sont séparés une dernière fois, un soir, si discrètement qu’ils n’y ont pas pris garde.

D’un côté les vieux autobus à plate-forme n’ont pas le droit à la retraite, l’administration les revend, ils doivent recommencer une carrière.

De l’autre, les vieux travailleurs. Vieillesse qui doit, dans l’esprit de chaque salarié, indubitablement survenir. Vieillesse comme récompense, comme marché que chacun considère avoir passé. Ils ont payé pour ça. Payé pour être vieux. Le seul âge où l’on vous fout la paix. Mais quelle paix ? Le repos à neuf mille francs par mois. L’isolement dans les vieux quartiers. L’asile. Ils attendent l’heure lointaine qui revient du pays de leur enfance, l’heure où les bêtes rentrent. Collines gagnées par l’ombre. Aboiement des chiens. Odeur du bétail. Une voix connue très lointaine… Non. Ils pourraient tendre la main et palper la page du livre, le livre de leur première lecture.


Les squares n’ont pas remplacé les paysages de L’Ile de France qui venaient, hier encore, jusqu’à Paris, à la rencontre des peintres.

Le voyageur pressé ignore les banlieues. Ces rues plus offertes aux barricades qu’aux défilés gardent au plus secret des beautés impénétrables. Seul celui qui eût pu les dire se tait. Personne ne lui a appris à les lire. Enfant doué que l’adolescence trouve cloué et morne, définitivement. Il n’a pas fait bon de rester là, emprisonné, après y être né. Quelques kilomètres de trop à l’écart.

Des années et des années d’hôtels, de « garnis ». Des entassements à dix dans la même chambre. Des coups donnés, des coups reçus. Des oreilles fermées aux cris. Et la fin du travail à l’heure où ferment les musées. Aucune promotion, aucun plan, aucune dépense ne permettra la cautérisation. Il ne doit rien rester pour perpétrer la misère. La leçon des ténèbres n’est jamais inscrite au flanc des monuments.

La main de la gloire qui ordonne et dirige, elle aussi peut implorer. Un simple changement d’angle y suffit.


Ici le court métrage complet

11.8.09


Modernité Liquide
Entretien avec Zygmunt Baumann



Zygmunt Bauman est l'un des sociologues actuels les plus influents. Il affirme que nous sommes entrés dans une nouvelle phase de la modernité. Avec cette « seconde modernité » ou, selon l'expression de Z. Bauman, la « modernité liquide », les individus sont désormais libres de se définir en toute circonstances. Rejoignant sur ce point l'analyse d'A. Giddens, Z. Bauman modère l'enthousiasme de ce dernier quant aux vertus de cette évolution. Livre après livre, Z. Bauman n'a de cesse de recenser les dégâts de nos « sociétés individualisées ». A ses yeux, celles-ci vont de pair avec une extrême précarisation des liens, qu'ils soient intimes ou sociaux. L'approfondissement de la modernité est aussi son dévoiement, l'exaltation de l'autonomie ou de la responsabilité individuelle mettant chacun en demeure de résoudre des problèmes qui n'ont d'autres solutions que collectives.

Pourquoi la « liquidité » vous semble-t-elle une bonne métaphore de la société actuelle ?
Contrairement aux corps solides, les liquides ne peuvent pas conserver leur forme lorsqu'ils sont pressés ou poussés par une force extérieure, aussi mineure soit-elle. Les liens entre leurs particules sont trop faibles pour résister... Et ceci est précisément le trait le plus frappant du type de cohabitation humaine caractéristique de la « modernité liquide ». D'où la métaphore. Les liens humains sont véritablement fragiles et, dans une situation de changement constant, on ne peut pas s'attendre à ce qu'ils demeurent indemnes. Se projeter à long terme est un exercice difficile et peut de surcroît s'avérer périlleux, dès lors que l'on craint que les engagements à long terme ne restreignent sa liberté future de choix. D'où la tendance à se préserver des portes de sortie, à veiller à ce que toutes les attaches que l'on noue soient aisées à dénouer, à ce que tous les engagements soient temporaires, valables seulement « jusqu'à nouvel ordre ». La tendance à substituer la notion de « réseau » à celle de « structure » dans les descriptions des interactions humaines contemporaines traduit parfaitement ce nouvel air du temps. Contrairement aux «structures » de naguère, dont la raison d'être était d'attacher par des noeuds difficiles à dénouer, les réseaux servent autant à déconnecter qu'à connecter...


Vous avez consacré un livre aux relations amoureuses d'aujourd'hui. Est-ce un domaine privilégié pour analyser les sociétés d'aujourd'hui ?Les relations amoureuses sont effectivement un domaine de l'expérience humaine où la « liquidité » de la vie s'exprime dans toute sa gravité et est vécue de la manière la plus poignante, voire la plus douloureuse. C'est le lieu où les ambivalences les plus obstinées, porteuses des plus grands enjeux de la vie contemporaine, peuvent être observées de près. D'un côté, dans un monde instable plein de surprises désagréables, chacun a plus que jamais besoin d'un partenaire loyal et dévoué. D'un autre côté, cependant, chacun est effrayé à l'idée de s'engager (sans parler de s'engager de manière inconditionnelle) à une loyauté et à une dévotion de ce type. Et si à la lumière de nouvelles opportunités, le partenaire actuel cessait d'être un actif, pour devenir un passif ? Et si le partenaire était le(la) premier(ère) à décider qu'il ou elle en a assez, de sorte que ma dévotion finisse à la poubelle ? Tout cela nous conduit à tenter d'accomplir l'impossible : avoir une relation sûre tout en demeurant libre de la briser à tout instant... Mieux encore : vivre un amour vrai, profond, durable ? mais révocable à la demande... J'ai le sentiment que beaucoup de tragédies personnelles dérivent de cette contradiction insoluble. Il y a seulement dix ans enarrière, la durée moyenne d'un mariage (sa « période critique ») était de sept ans. Elle n'était plus que de dix-huit mois il y a deux ans de cela. Au moment même où nous parlons, tous les tabloïds britanniques nous informent que « Renée Zellweger, qui a interprété le rôle de Brit, l'amoureuse transie du Journal de Bridget Jones et la pop'star Kenny Chesney s'apprêtent à annuler leur mariage, vieux de quatre mois ». L'amour figure au premier chef des dommages collatéraux de la modernité liquide. Et la majorité d'entre nous qui en avons besoin et courons après, figurons aussi parmi les dégâts...

Vous considérez la « moralité » comme une réponse à la fragmentation de la société, à la précarité des engagements. Pourquoi cela ?Comme j'ai tenté de l'expliquer, la contradiction à laquelle nous sommes confrontés est réelle ? et aucune solution évidente, ne parlons même pas de « solution clé en main », n'est disponible en magasin. Vouloir sauver l'amour du tourbillon de la « vie liquide » est nécessairement coûteux. La moralité, comme l'amour, est coûteuse ? ce n'est pas une recette pour une vie facile et sans souci, comme peuvent le promettre les publicités pour les biens de consommation. La moralité signifie « être pour l'autre ». Elle ne récompense pas l'amourpropre (Z.B. emploie l'expression française). La satisfaction qu'elle confère à l'amant découle du bien-être et du bonheur de l'être aimé. Or, contrairement à ce que les publicités peuvent suggérer, faire don de soi-même à un autre être humain procure un bonheur réel et durable. On ne peut pas refuser le sacrifice de soi et s'attendre dans le même temps à vivre l'« amour vrai » dont nous rêvons tous. On peut faire l'un ou l'autre, mais difficilement les deux en même temps... Tzvetan Todorov a justement pointé le fait que, contrairement à ce qu'entretient la croyance populaire (croyance responsable de nombreux désastres dans les sociétés modernes et dans la vie de leurs membres), la valeur véritable, celle qui devrait être recherchée et pratiquée, c'est la bonté et non le « bien ». De nombreux crimes répugnants, collectifs aussi bien qu'individuels, ont été perpétrés, au cours du siècle dernier (et encore aujourd'hui), au nom du bien. Le bien renvoie à une valeur absolue : si je sais ce que c'est, je suis autorisé à justifier n'importe quelle atrocité en son nom. La bonté signifie au contraireécouter l'autre, elle implique un dialogue, une sensibilité aux raisons qu'il ou elle peut invoquer. Le bien évoque l'assurance et la suffisance, la bonté plutôt le doute et l'incertitude ?mais Odo Marquard, sage philosophe allemand, nous rappelle que lorsque les gens disent qu'ils savent ce qu'est le bien, vous pouvez être sûr qu'ils vont se battre au lieu de se parler...


Vous opposez la « liquidité » du monde d'aujourd'hui à la « solidité » des institutions du monde industriel d'hier (de l'usine à la famille). Ne surévaluez-vous pas la puissance de ces institutions, leur capacité de contrôle sur les individus ?Le terme « solidité » ne renvoie pas simplement au pouvoir. Des institutions « solides » ? au sens de durables et prévisibles ? contraignent autant qu'elles rendent possible l'action des acteurs. Jean-Paul Sartre, dans un mot fameux, a insisté sur le fait qu'il n'est pas suffisant d'être « né » bourgeois pour « être » un bourgeois : il est nécessaire de « vivre sa vie entière comme un bourgeois »... Du temps de J.-P. Sartre, cependant, lorsque des institutions durables encadraient les processus sociaux, profilaient les routines quotidiennes et conféraient des significations aux actions humaines et à leurs conséquences, ce que l'on devait faire afin de « vivre sa vie comme un bourgeois » était clair, pour le présent autant que pour un futur indéfini. On pouvait suivre la route choisie en étant peu exposé au risque de prendre un virage qui serait rétrospectivement jugé erroné. On pouvait alors composer ce que J.-P. Sartre appelait « le projet de la vie » ? et l'on pouvait espérer de la voir se dérouler jusqu'à son terme. Mais qui pourrait rassembler assez de courage pour concevoir un projet « d'une vie entière », alors que les conditions dans lesquelles chacun doit accomplir ses tâches quotidiennes, que la définition même des tâches, des habitudes, des styles de vie, que la distinction entre le « comme il faut » et le « il ne faut pas », tout cela ne cesse de changer de manière imprévisible et beaucoup trop rapidement pour se « solidifier » dans des institutions ou se cristalliser dans des routines ?

Peut-on simplement penser les sociétés actuelles comme composées d'individus livrés à eux-mêmes ?Notre « société individualisée » est une sorte de pièce dans laquelle les humains jouent le rôle d'individus : c'est-à-dire des acteurs qui doivent choisir de manière autonome. Mais faire figure d'Homo eligens (d'« acteur qui choisit ») n'est pas l'objet d'un choix. Dans La Vie de Brian, le film des Monty Python, Brian (le héros) est furieux d'avoir été proclamé Messie et d'être suivi partout par une horde de disciples. Il tente désespérément de convaincre ses poursuivants d'arrêter de se comporter comme un troupeau de moutons et de se disperser. Le voilà qui leur crie « Vous êtes tous des individus ! »« Nous sommes tous des individus ! », répond à l'unisson le choeur des dévots. Seule une petite voix solitaire objecte : « Pas moi... » Brian tente une autre stratégie : « Vous devez être différents ! », crie-t-il. « Oui, nous sommes tous différents », acquiesce le choeur avec transport. A nouveau, une seule voix solitaire objecte : « Pas moi... » En entendant cela, la foule en colère regarde autour d'elle, avide de lyncher le dissident, pour peu qu'elle parvienne à l'identifier dans une masse d'individus identiques...
Nous sommes tous des « individus de droit » appelés (comme l'a observé Ulrich Beck) à chercher des solutions individuelles à des problèmes engendrés socialement. Comme par exemple acheter le bon cosmétique pour protéger son corps de l'air pollué, ou bien « apprendre à se vendre » pour survivre sur un marché du travail flexible. Le fait que l'on obtienne de nous que nous recherchions de telles solutions ne signifie pas que nous soyons capables de les trouver. La majorité d'entre nous ne dispose pas, la plupart du temps, des ressources requises pour devenir et demeurer des « individus de facto ». En outre, il n'est absolument pas sûr que des solutions individuelles à des problèmes socialement construits existent réellement. Comme Cornelius Castoriadis et Pierre Bourdieu l'ont répété infatigablement, s'il y a une chance de résoudre des problèmes engendrés socialement, la solution ne peut être que collective.

La notion d'hybridité culturelle revient pour vous à des identités « liquides », « flexibles », aux composantes interchangeables. L'hybridité ne peut-elle pas donner lieu à des identités durables ?P. Bourdieu a montré il y a quelques décennies que plus une catégorie sociale était située en haut de la « hiérarchie culturelle » (les privilèges sociaux étaient alors toujours défendus en termes de « supériorité culturelle », la culture des « classes supérieures » étant définie comme la « culture supérieure »), plus son goût artistique et son style de vie était confinés de manière stricte et précise. Ce n'est plus le cas le aujourd'hui (si vous en doutez, consultez l'étude stimulante d'Yves Michaud, L'Art à l'état gazeux). Les « élites » s'enorgueillissent d'être des omnivores culturels : elles font ce qu'elles peuvent (et ce qui est couramment requis) pour apprécier toute la production disponible, et pour se sentir aussi à leur aise dans la culture d'élite que dans la culture populaire. Se sentir partout chez soi signifie cependant n'être jamais chez soi nulle part. Ce type de « chez soi » ressemble à s'y méprendre à un no man's land. Ce sont comme des chambres d'hôtel. Si la sorte de culture que l'on pratique est un instrument de distinction sociale, alors posséder et conserver un goût fluide ou flexible, éviter tout engagement et être prêt à accepter, promptement et rapidement, toute la production culturelle disponible, maintenant ou dans un futur inconnu, est devenu à notre époque LE signe de distinction. C'est aussi un dispositif de séparation, consistant à se maintenir à distance des groupes ou des classes qui sont englués dans un syndrome culturel résistant au changement. Il découle de toutes mes investigations que la séparation sociale, la liberté de mouvement, le non-engagement sont les premiers enjeux d'un jeu culturel qui s'avère d'une importance cruciale pour les élites « globales » contemporaines. Ces élites (aussi bien intellectuelles que culturelles) sont mobiles et extraterritoriales, contrairement à la majorité de ceux qui demeurent « attachés au sol ». « L'hybridité culturelle » est, peut-on avancer, une glose théorique sur cette distinction. Elle ne semble, de ce fait, en aucun cas une étape sur la route de l'« unité culturelle » de l'humanité.


La notion de paysage (scape) ou de « couloirs culturels transnationaux » évoque cependant un autre type d'hybridité, celle naissant d'une interaction entre différentes parties du monde et permettant à des populations, des migrants par exemple, de s'inscrire durablement dans un espace culturel composite...La mondialisation ne se déroule pas dans le « cyberespace », ce lointain « ailleurs », mais ici, autour de vous, dans les rues où vous marchez et à l'intérieur de chez vous... Les villes d'aujourd'hui sont comme des décharges où les sédiments des processus de mondialisation se déposent. Mais ce sont aussi des écoles ouvertes 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 où l'on apprend à vivre avec la diversité humaine et où peut-être on y prend plaisir et on cesse de voir la différence comme une menace. Il revient aux habitants des villes d'apprendre à vivre au milieu de la différence et d'affronter autant les menaces que les chances qu'elle représente. Le « paysage coloré des villes » suscite simultanément des sentiments de « mixophilie » et de « mixophobie ». Interagir quotidiennement avec un voisin d'une « couleur culturelle » différente peut cependant permettre d'apprivoiser et domestiquer une réalité qui peut sembler effrayante lorsqu'on l'appréhende comme un « clash de civilisation »...

Propos recueillis par Xavier de la Vega
Le lien ici

11.7.09

SD

(Sustainable Dystopia)

Argument en faveur d'une éthique urbaine non anthropisé, par Stefano Boeri.

(…) Cet éthique non-anthropisée ne doit pas abandonner l’humanité à son sort, mais simplement la placé au centre d’une nouvelle sorte de discours, dans lequel l'humanité n’est plus le piédestal de la vie.
La condition urbaine est – sans doute – le premier palier-test pour cette nouvelle éthique. La métropole contemporaine est un des plus important site dans l’intensification d’une énergie négative dans ce type de dynamique – démographique, environnementale, économique – qui nous dirige vers un suicide de l’espèce… De plus la métropole est aussi l’endroit où les inégalités et les injustices liés à la race humaine sont trouvés dans leur forme les plus extrêmes.
Le support pour la perspective d’une éthique non-anthropocentrique implique une nouvelle idée de l’urbanité, une vue où l’humanité se trouverait dans un contexte spatiale en cohabitation avec un kaléidoscope de vies plutôt que dans l’acceptation d’une hégémonie d’un pouvoir pré établi. Cela implique une distribution égale des conditions liées à la mobilité sociale, à l’expérimentation de la cohabitation des différentes espèces et la reconstruction de différentes sortes de relations avec les composants d’un monde naturel. Nous avons besoin de penser à propos d’une politique urbaine basé sur l’inclusion dans laquelle ces principes et ces valeurs protectrices affectent le futur du monde entier et ses écosystèmes.
Nous pouvons indiquer trois zones d’action.
La première se rapporte à la re-naturalisation des espaces urbains. Une perspective non anthropologique change la manière de comprendre le monde. L’idée est de voir dans l’espace urbain –non pas un dense caillot de ciment entouré de plis d’asphaltes avec à l’extérieur de grand paysages non anthropocentriques en voie de disparition ; mais de restaurer des parties de la ville dans un état de biodiversité naturel à travers une série de politiques dans lesquelles se connectent des zones entière de vies sauvages. De tel politique voudrait inclure une forestation des zones périphériques et des corridors urbains, la transformation d’ancienne zone agricole en zone de protection naturelle, la création de corridors verts occupant des espaces vides dans le tissu urbain, la graduel déminéralisation des façades et des toits de la ville à travers l’usage de matériaux couvrant permettant la croissance de différentes types de plantes.
Un second jeu d’actions anti-anthropocentriques est relatif à la bio-diversité du monde animal et à la possibilité de cohabitation des espèces. Ces zones difficiles et peu recherchées ne peuvent encore rester longtemps oubliées. Au moins, dans le sens que derrière les barrières qui sont liées à la croissance et la culture du monde animal, il y a un besoin urgent de repenser et de créer dans les espaces urbains des zones protégés pour la circulation libre des espèces compatibles avec l’eco-système urbain ; Cela peut former des parcs et des oasis à l’abri du monde anthropocentrique, ou l’urbanité est contrôlé par les lois du royaume animal et où la biodiversité devient une voie pour les espèces animales qui nous observe pendant que nous restons dans nos barrières artificielles (…)

Ce post est la traduction partielle d'un article provenant du Volume NEXT NATURE, réalisé en collaboration avec Koert Van Mensvoort, rédacteur du blog Next Nature.